TOURBILLONS

Jean-Roch Bouiller

« Agathe a tout d’une chorégraphe » sont les premiers mots qui viennent à l’esprit quand on sort de la maison d’Agathe Larpent à Thoard. Agathe habite l’espace dans ses moindres recoins, elle esquive les portes, les meubles, les pleins, elle glisse sur le très beau sol de carreaux luisants, tous faits de sa main : « une bonne expérience de la grande série » commente-t-elle. Agathe se plie et se déplie au fil de ses propos, elle fait un pas en avant ou en arrière pour poser entre ses deux mains soudainement immobiles une phrase essentielle. Sa tête, ses yeux, ses bras reprennent leurs mouvements de marionnette souriante et malicieuse. On pense au fuseau dansant des fileuses, à la course d’une toupie ou au mouvement de l’eau qui s’enfuie dans un typhon. A l’atelier, le centripète le cède au centrifuge dans quelques moments d’intensité où le corps de la céramiste se referme ou se love sur certaines de ses pièces. C’est le contrepoint du mouvement de la danse. Le silence et la matière prennent le pas.

On hésite à coucher d’emblée sur le papier cette impression, superficielle, peut-être : « Agathe a tout d’une chorégraphe ». Quelques jours plus tard Agathe écrit : « (…) je suis dans la gestuelle de la main, du pinceau, du corps, de la poussière… en tourbillon(…) c’est comme une ribambelle, kyrielle… ruban – longue suite d’eau et de terre en mouv… mais j’ai à cuire !!! ». Comment hésiter encore à retenir cette phrase ?

« Tourbillon » est de fait le maître mot de ce printemps de 2007 dans la maison, à l’atelier, sur les carnets… Paradoxe ? Presque tout travail de la terre est mouvement, depuis le tour du potier jusqu’aux éclaboussures de boue de Richard Long. Le paradoxe se situe plutôt dans la cuisson qui fixe, qui fige… tout en rendant visible ce mouvement. C’est bien la cuisson qui nous permet de le saisir, dans plusieurs sens du terme. Une fois l’objet entre les mains, le paradoxe naît aussi du contraste entre le poids réel des œuvres et le sentiment de légèreté » que leur insufflent l’empreinte du geste, la fluidité de l’émail et le passage du feu.

« Empreinte du geste » n’est cependant pas la formule la plus appropriée. Il n’y a précisément pas d’empreinte, pas la moindre trace de doigt, de paume moite, de cordelette torsadée ou de tout autre instrument pouvant servir habituellement à « marquer » la terre devant être cuite. Il n’y a plus sur l’objet que les traces d’une trajectoire aléatoire comme s’il avait traversé l’atelier à toute allure et atterri là un peu par hasard, figeant pour toujours une vibration éphémère. Il faut oublier ce qu’on aime parfois s’imaginer : les gestes de l’artiste pour en arriver là, la dextérité, la virtuosité technique, la matière qui regimbe, la nausée de l’échec, le labeur et les angoisses de la cuisson… Ce n’est pas par hasard si certaines pièces font immédiatement penser des météorites : terre, feu, projectile et c’est tout.

Ce n’est pas par hasard non plus si certaines pièces font penser à des ammonites et pas seulement à cause du contexte géologique de Thoard. Le tourbillon, le typhon, le vide qui aspire la terre là, qui la gonfle ailleurs et la boursoufle de toutes pars viennent d’une vie d’ailleurs mais dont on ne sait rien. Les tourbillons sont pourtant bien tangibles mais presque intemporels ou en tout cas dans une échelle de temps qui nous échappe.

« Fluidité de l’émail » : peu importe qu’il s’agisse d’encre sur les carnets d’Agathe, de peinture à l’huile sur le tableau d’un peintre ou d’émail sur les terres cuites de ce printemps 2007. Agathe Larpent aime les coulées, les coulures et les couleurs. Le caractère impalpable, transparent, fuyant et rebelle de la matière liquide la fascine. La fragilité impromptue d’un écoulement d’émail l’enthousiasme. Comment ne pas voir dans cette matière volcanique, coulante et dansante l’écho de sa propre chorégraphie ? de son propre entrain ? de son propre mouvement ?

Mais l’omniprésence de l’idée de mouvement ne doit pas induire en erreur. De même que le scintillement de Victory Boogie Woogie n’amène pas à enfermer Piet Mondrian dans la catégorie des peintres gestuels, de même le scintillement et la vie intérieure des œuvres d’Agathe Larpent ne doivent pas laisser croire à un chaos débridé et volage. Le poids du regard de l’Artiste sur ses pièces, qui juge et qui casse, constitue la base d’une œuvre cumulative où chaque objet est relié aux autres de manière construite et mûrie. Chacune prend sa place dans une immense artothèque idéelle, rigoureusement structurée, à l’image des rayonnages de brique et de trame carrée dans lesquels les œuvres et les carreaux sont rangés dans l’atelier. Cette artothèque idéelle comporte en outre des registres spécifiques pour les carnets, les livres en terre et en papier, les palettes (une par cuisson), les bols… qui y prennent toute leur importance et sont les constituants d’un plus vaste édifice aux multiples facettes mais intrinsèquement cohérent.

Une tendance à la simplification formelle apparaît dans le choix des couleurs des pièces récemment cuites, ce qui tempère d’une autre manière l’idée de mouvement. Des blancs et des noirs très tranchés génèrent sur certaines œuvres des contrastes forts. On pense à la peinture de Robert Motherwell. Mais la douce intensité des gris dans leur infinie variété demeure prédominante, englobant les miroitements de mille couleurs. Un ensemble de céladons forment une autre famille plus immédiatement identifiable et aux tonalités plus pures. De l’ensemble émane un sens aigu d’un art abstrait où la matière-couleur joue un rôle de premier plan.

Le »passage du feu » est sans doute la clef d’explication de ce qui donne parfois à ces œuvres des allures de pâtisseries raffinées telles qu’on les perçoit dans les natures mortes hollandaises du XVIIe siècle. Ne pas évoquer cette gourmandise serait nier la jubilation qu’il y a à prendre ces objets entre ses mains, à les retourner, les poser sous un autre angle et les prendre encore…

Dans le monde de la céramique, Agathe Larpent n’est pas de ceux pour qui la technique ou le processus de création prévalent sur le reste, pour qui la matière et le feu sont les maîtres du jeu. De ce constat elle ne tire ni gloire ni mépris. C’est ainsi. Elle multiplie les pratiques et les techniques (papier, grès, porcelaine…) qui sont pour elle techniques et pratiques parmi d’autres possibles, la seule injonction étant de se concentrer sur un objectif à atteindre. Attend-on autre chose d’un Artiste contemporain ?

Aix-en-Provence (avril 2007)